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La culture de l’écrit contre la parole : pourquoi les Français sont si nuls à l’oral, et 4 propositions pour y remédier

Parler et bien parler sont deux choses très différentes. Le langage est le propre de l’homme, mais tout le monde n’en manie pas pour autant toutes les subtilités avec la même facilité.

Dans sa forme vulgaire, la parole peut causer des torts, créer des conflits, être source des malentendus ; bien maniée, elle s’affirme à l’inverse comme le plus puissant des outils au service d’une idée ou d’un projet.

C’est pourquoi l’art de la parole est fondamental. C’est peut-être le plus important de tous les arts. Pourtant, c’est aussi le moins étudié, et le moins bien enseigné…

Le problème à l’oral semble être un problème typiquement français. Dans la tradition anglo-saxonne, ou dans quelques pays européens comme l’Espagne par exemple, l’exposé oral est le mode principal de contrôle des connaissances. Il y a peu de dissertations, au pire quelques « QCM »…

Les élèves américain sont sollicités à l’oral dès leur plus jeune âge. A l’école primaire ils pratiquent régulièrement le « Show and tell », exercice typique qui consiste pour chacun à apporter en classe un objet, à le montrer aux autres et à leur en parler, tout simplement.

A l’inverse, en France, notre système éducatif repose essentiellement sur l’écrit. Depuis les rédactions à l’école et au collège jusqu’aux rapports de stage au lycée puis à l’université, nous sommes constamment évalués sur notre capacité à écrire, à noircir des pages, à produire des textes et des textes… (qui ne seront à leur tour même pas toujours vraiment lus…)

Les fois où certains professeurs proposent à leurs élèves de les noter sur un exposé, ceux-ci doivent encore en remettre une version par écrit, comme si ce qui était formulé à l’oral devait forcément correspondre à une dissertation préalable.

Nous sommes prisonniers de l’écrit, et préparer un discours consiste généralement pour nous à concocter une série de « fiches » desquelles nous décollerons difficilement les yeux lorsque nous passerons derrière le pupitre. Au mieux, celles-ci défileront à la verticale, sur un prompteur. Au pire, nous nous emmêlerons les pinceaux en mélangeant une pile de feuilles volantes gribouillées, ou un jeu de cartons bristol annotés. Variante possible et calamiteuse, le contenu des fiches apparaitra aussi au public, projeté au mur sous forme de document PowerPoint.

Hélas, tous ceux qui procèdent ainsi ne seront jamais que de petits écrivaillons doublés de simples lecteurs, et non de véritables orateurs :

Ainsi bloqués par l’écrit, scotchés à leurs notes, il leur devient difficile d’improviser, de parler librement. Ils risquent à chaque écart de perdre le fil, d’hésiter, bafouiller, enchaîner les blancs, et finalement désintéresser leur public, ce qui dans leur situation se révèle la pire des sanctions.

De là découle évidemment le trac, ancré en chacun de nous, dont l’intensité est inversement proportionnel à notre faible pratique de l’expression orale.

Nous sommes donc face à deux problèmes, intimement liés, et qui paralysent autant l’individu que la société :

Premier problème : l’écriture « fige » ce que nous avons à dire. Le culte du plan en deux ou trois parties – et autant de sous-parties – conditionne notre façon de présenter nos idées, jusqu’à limiter notre façon de penser.

Deuxième problème : durant toute notre éducation, l’expression orale n’étant jamais favorisée en tant que telle, rien ne permet une parole spontanée, et donc rien ne nous prépare aux débats et aux confrontations verbales. Normal que la majorité des Français devienne si timide ou si nulle à l’oral.

Pour y remédier, nous pouvons envisager les mesures suivantes :

1 – Instituer l’apprentissage de l’expression orale comme discipline à part entière dès le plus jeune âge, en mettant en place davantage de « classes de parole » dès la maternelle (des initiatives existent en ce sens, mais à titre expérimental pour la plupart, et restent marginales) ;

2 – Poursuivre cette formation tout au long du cursus scolaire puis universitaire, les « classes de parole » devenant « classes de discussion » et « classes de prise de parole en public », et les notes obtenues dans ce cadre intégrées à la moyenne générale ;

3 – Développer les classes d’Art oratoire complémentaires, pour entraîner toujours plus ceux qui se destinent à un métier pour lequel l’expression orale est centrale (professeur, avocat, officier, postes à responsabilité, etc.) ;

4 – Permettre de consolider et d’approfondir ce travail tout au long de la vie professionnelle et sociale, notamment par une plus grande implication des entreprises dans ce domaine : ne pas « réserver » les stages de communication à certaines fonctions, notamment cadres sup et direction, mais en faire un élément fondamental de formation et d’intégration à tous les échelons, quelle que soit la spécialité, et ce dès la première année d’embauche.

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Gestuelle et langage corporel : l’art oratoire doit être un art du « Corps » et de « l’Esprit »

Le général de Gaulle les bras levés, ou le V vivant de la Victoire ! (Lire notre article sur l’éloquence du général de Gaulle, notamment lors de son célèbre discours du 4 juin 1958).

Tout orateur devrait faire sienne la devise Mens sana in corpore sano, ou « Un esprit sain dans un corps sain » :

Une bonne formation en art oratoire se doit d’être à la fois intellectuelle (un esprit sain…) et physique (…dans un corps sain). L’art de la parole est en effet un art complet : du moindre mouvement du corps et du visage jusqu’aux ressources infinies du langage, toutes les capacités de l’orateur sont sollicitées.

Pourtant, dans la rhétorique classique notamment, « l’esprit » est clairement privilégié par rapport au « corps », quand ce dernier n’est pas tout simplement dénigré…

Certes, l’intelligence et la culture sont toujours les meilleures bases pour produire de bons discours, et le respect des règles de la logique dans l’argumentation demeure la marque première d’un exposé de qualité. Mais maîtriser son sujet ou avoir de bonnes idées ne suffit pas à captiver un auditoire. Encore faut-il trouver le bon geste pour appuyer son propos, savoir jouer de son regard, sourire ou grimacer, s’adapter aux réactions du public, occuper l’espace, manier des objets, s’exprimer avec force et clarté sans s’essouffler, tenir dans la durée…

Parler face à une assemblée devient vite un sport de réflexes et d’endurance. Les plus grands orateurs ne sont pas que de purs esprits, ils ont aussi une aptitude particulière à mettre en scène leur corps tout entier et l’animent pour donner vie à leur pensée.

Un De Gaulle, un Martin Luther King ou un Winston Churchill ont certes connu le succès par la haute âme qu’ils révélaient dans leurs discours ; ils étaient surtout capables de transmettre des émotions par leurs mouvements, comme des vibrations maîtrisées, et faisaient trembler la foule par répercussion, comme une onde de choc.

La parole doit être un procédé d’action totale. Pour être combatif dans ses propos, il faut être soi-même actif.

Quand vous préparez un discours, ne vous concentrez pas uniquement sur le texte de ce discours ! Ne vous concentrez pas uniquement sur la cohérence des idées, de l’argumentation, mais travaillez également votre habilité, votre aisance à vous mouvoir, à bouger. Ne vous concentrez pas uniquement sur les mots à employer, mais efforcez-vous d’en illustrer, d’en accompagner, d’en dessiner certains avec un geste adapté.

Communiquez avec votre corps. Avec votre visage, vos bras, vos mains. Essayez d’associer chaque idée à une émotion, et cherchez à les vivre !

Les gestes qui vont vers le haut sont généralement perçus comme positifs (lever les bras au ciel comme un vainqueur, tel de Gaulle sur la photo ci-dessus par exemple !). A l’inverse, les gestes vers le bas sont perçus comme négatifs, une façon de s’écraser ou d’écraser l’autre… Lors d’un discours ou d’un débat politique, utilisez donc les gestes qui vont vers le bas uniquement pour parler du camp adverse, de vos opposants ou concurrents…

Cela dit, avant de chercher le bon geste, apprenez à n’en faire aucun :

En position debout, laissez tomber vos bras, détendus le long du corps (si vous êtes assis : laissez-les posés ouverts sur la table). C’est en commençant par avoir les bras détendus que vous aurez ensuite des gestes spontanés.

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Rhétorique du politiquement correct : de l’art de la périphrase au lissage du langage…

Souvent dénoncé comme synonyme de « bien-pensance », de conformisme voire de langue de bois, le « politiquement correct » désigne la manière de parler pour ne déplaire à personne.

Cette attitude est le propre des politiques et des médias, qui visent soit le plus large électorat, soit le plus vaste audimat.

Il s’agit d’adoucir les formulations, termes ou expressions qui pourraient heurter un public catégoriel. Autrement dit : désigner de façon non discriminante les catégories ou groupes d’individus identifiés par leur origine ethnique, leur culture, leur profession, leur handicap, leur sexe, leur orientation sexuelle… Par exemple :

  • Un aveugle devient « une personne non voyante » ;
  • Un handicapé devient « une personne à mobilité réduite » ;
  • Un noir devient « un homme de couleur » ;
  • Un balayeur ou nettoyeur devient « technicien de surface » ;
  • Une prostituée devient « travailleuse du sexe »…

Comment se construit le langage politiquement correct ? En réalité c’est assez simple : il suffit de remplacer chaque mot devenu gênant ou trop connoté… par d’autres mots moins évocateurs…

En rhétorique, on parle de périphrase. La périphrase est une figure de style qui consiste précisément à remplacer un mot par un groupe de mots signifiant approximativement la même chose (par exemple, déménager devient « procéder à une réorganisation de l’espace » ; jardinier devient « animateur d’espaces verts »).

La périphrase facilite le recours à l’euphémisme, une autre figure de style consistant à atténuer ou modérer une idée déplaisante. Par exemple, le chômage devient « l’évolution du nombre de demandes d’emplois non satisfaites » !

C’est un peu le principe dont j’ai parlé dans un précédent article, la pratique de l’A-Nommeur :

A-nommer une chose, c’est « faire disparaître du langage le mot qui la désigne, et donc s’obliger à la décrire d’une façon inhabituelle. » En changeant la façon dont nous en parlons, nous pouvons alors modifier la façon dont nous les percevons…

Et qu’est-ce que la poésie si ce n’est une certaine description du quotidien, mais sans utiliser les mots de ce même quotidien ?

En maquillant leurs pensées, en usant de formules sophistiquées pour parler de choses souvent banales, en refusant d’appeler un chat « un chat » – en a-nomant chaque élément de la réalité qu’ils prétendent décrire -, les politiciens feraient-ils donc de la poésie sans le savoir ?

Hélas, un problème apparaît bien vite…

Car une simple traduction ne redéfinit pas le terme initial, et transforme encore moins la réalité. Le signifiant change, mais pas le signifié. Or, le problème réel ou supposé porte bien sur le signifié, c’est-à-dire la chose existante, et non le signifiant, c’est-à-dire tel ou tel mot.

Cela revient, en somme, à ne pas nommer directement le mal que l’on désigne. Ce qui estompe ainsi l’effet désagréable d’en parler…

Mais pas le mal en lui-même, ou le fait de le subir.

Parler du cancer comme d’une « longue maladie » ne changera malheureusement rien pour celui qui en est atteint… Annoncer à un employé qu’il est désormais « en cessation d’activité » ou « mis en disponibilité » ne résoudra pas les difficultés d’être viré.

A vrai dire, dans ces cas extrêmes, ces expressions risquent même de provoquer l’effet inverse d’un euphémisme ou d’une périphrase. Elles n’atténuent pas la douleur, mais l’exacerbent. Loin de prévenir toute forme de discrimination, de stigmatisation ou de péjoration, les traductions « politiquement correctes » sont carrément révoltantes pour quiconque voit ainsi son mal minoré, voire renié.

Le langage est la base de la pensée. En ce sens, le « politiquement correct » devient un véritable carcan intellectuel. Il limite, réduit, écrase la pensée. Il lisse le langage en gommant les aspérités d’une réalité qui le dérange.

Or, c’est précisément en considérant la réalité telle qu’elle est que l’on peut espérer en corriger certains maux, problèmes ou défauts. En évitant d’en parler, ou en contournant ces problèmes par d’étranges jeux de langage, on se dédouane également de toute responsabilité vis-à-vis d’eux.

Comme la poésie, les traductions « politiquement correctes » n’ont aucun effet direct sur le monde qui nous entoure – seulement dans la tête de ceux qui veulent voir les choses différemment. Mais l’expression poétique et le discours politique ont des visées diamétralement opposées : la contemplation… et l’action.

La poésie du poète devient donc… hypocrisie du politique…

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Steve Denning et la « Zambia Story », ou l’art du storytelling par le maître du genre

Steve Denning est né en 1944 en Australie. Il a étudié le droit et la psychologie à Sydney, puis à Oxford où il obtint sa maîtrise.

Pendant une dizaine d’années, il occupa divers postes à haute responsabilité au sein de la Banque Mondiale. Responsable du département Afrique du sud de 1990 à 1994, et ensuite de toute la région Afrique de 94 à 96, Steve Denning fût notamment Directeur de l’information (« Knowledge Management ») de 1996 à 2000.

Après avoir quitté la Banque mondiale, il publie de nombreux ouvrages sur le storytelling et s’affirme bien vite comme un auteur de référence dans ce domaine. Ses théories ont redéfini les stratégies de communication contemporaines.

Selon Steve Denning, la méthode de communication traditionnelle se basait sur trois étapes fondamentales :

  1. Symptôme / constat / reconnaissance d’un problème ;
  2. Diagnostic / analyse / étude de ce problème ;
  3. Remède / solution / dépassement du problème.

Mais ce mode classique de communication convainc de moins en moins le public moderne, habitué au spectaculaire, adepte du sensationnel… Désormais, la première étape doit donc être de capter l’attention.

Et le secret, pour capter l’attention du public, est de réveiller sa part d’enfance en lui racontant une histoire

Les façons de prouver ou démontrer une idée sont souvent formelles et ennuyeuses. Tandis que raconter une histoire permet de faire appel à l’imaginaire du public, de susciter en lui des émotions, de le faire rêver… Le message, ou la « morale » implicite de l’histoire, passe alors beaucoup mieux.

Les domaines d’application du storytelling sont très variés. De plus en plus utilisé en entreprise, notamment dans le management et le marketing, le storytelling connait également un succès naturel en politique, en communication publique et institutionnelle… Dès que le public ou l’interlocuteur est « capté », qu’il est guidé par ses émotions, il faut le pousser à l’action : acheter tel ou tel produit, voter pour tel ou tel candidat, soutenir tel ou tel projet, etc.

…C’est seulement lorsque l’action est engagée – ou effectuée – qu’elle peut alors être justifiée : ce n’est que dans un troisième et dernier temps qu’il s’agit d’emporter véritablement l’adhésion de son public (consommateurs, électeurs ou autres) par l’utilisation d’arguments rationnels.

Les 3 étapes de la communication traditionnelle sont ainsi remplacées par ce nouveau triptyque :

  1. Capter l’attention : raconter une histoire et jouer sur la palette des émotions positives ou négatives – joie, tristesse, dégoût, surprise…
  2. Inciter à l’action : stimuler le désir de changement, pousser à l’achat ou au vote…
  3. Faire appel à la raison : utiliser les arguments raisonnés dans un dernier temps seulement !

Par exemple, si vous voulez vendre quelque chose, quoi que ce soit (même des idées), ne vous concentrez pas seulement sur les propriétés, particularités ou intérêts de la chose en question…

Ne vous contentez pas de décrire le produit uniquement, ses qualités intrinsèques, ses fonctionnalités…

Ne vous limitez pas aux propositions de votre programme (politique ou autre), à leur articulation logique, aux détails de leur argumentation…

Prenez le temps de définir précisément l’action à laquelle vous souhaitez amener le public visé, puis intégrez cette chose ou cette action dans un scénario qui raconte comment vous en êtes arrivé là. Racontez ce qui vous amène à promouvoir votre projet, votre produit ou vos idées, plus que faire directement la promotion du projet ou produit en question. Décrivez les changements qui pourraient alors être apportés à certains aspects du quotidien.

Les procédés narratifs sont multiples, mais reposent essentiellement sur la capacité à rendre concret, visuel ou imagé le sujet que l’on veut traiter.

Le mieux est encore de s’appuyer sur une expérience vécue, quitte à la romancer quelque peu. Et justement… Steve Denning, en parfait storyteller, a lui-même réécrit sa propre histoire, pour ne pas dire sa propre légende. Et celle-ci, comme toute histoire, a un titre : la Zambia Story… La voici :

« En 1996, après un parcours réussi dans la hiérarchie de la Banque mondiale, j’ai été nommé au poste de responsable directeur du programme de Knwoledge Management. Mais cette prétendu promotion fût en réalité une mise au placard, et j’avais alors presque moins de pouvoir d’action que le responsable de la cafeteria… J’ai tenté de convaincre les cadres de la Banque mondiale de l’importance du Knowledge Management, mais mes collègues comme les dirigeants restaient sourds à mes arguments. Après avoir tout essayé, j’ai donc fini, un peu en désespoir de cause, à recourir à l’histoire d’un agent de santé de Zambie qui trouva les réponses à ses questions sur le traitement du paludisme sur le site internet des CDC (« Centers for Disease Control and Prevention ») du ministère américain de la santé : c’est en utilisant cette anecdote que j’ai réussi à montrer l’importance du programme de Knowledge Management et à faire valoir le rôle que pourrait jouer la Banque mondiale dans ce domaine ! »

En somme, conclut S. Denning, la « Zambia Story » fut le moteur d’une prise de conscience et le point de départ d’un nouveau rôle pour l’organisation.

Mais la « Zambia Story » est-elle l’histoire de cet agent de santé de Zambie, ou l’histoire de Steve Denning reprenant l’histoire de l’agent de santé Zambien ? En réalité, le seul héros de l’histoire est bien S. Denning, d’abord placé en situation de victime, puis retrouvant tout son pouvoir d’influence et sa capacité d’action grâce à sa compréhension du storytelling.

D’ailleurs, le poste de « Directeur de l’information » de la Banque Mondiale, a priori très valorisant, est déprécié par Steve Denning lui-même pour accentuer le contraste entre sa situation initiale et le changement opéré, et faire ainsi apparaître son parcours comme véritablement héroïque.

Steve Denning fait donc du storytelling pour vendre ses compétences en storytelling, c’est carrément du « méta-storytelling » ! Il s’affirme décidément comme un storyteller de très haut vol…

Mais dans tout ça, il y a quand même une sacrée ironie : si Steve Denning sait si bien écrire des histoires, il n’est pas forcément le plus habile pour les conter lui-même de vive voix. Figurez-vous que sa propre femme se plaint d’être marié à un individu à la voix monocorde, ne lui racontant jamais d’histoire ! Comme quoi, si un bon orateur se doit d’être bon storyteller, un bon storyteller n’est pas forcément bon orateur : il faut donc travailler les deux conjointement…

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Qu’est-ce que le Eye Contact ?

« Tout est dans le regard », la formule est bien connue… Un seul regard en dit souvent bien long plus que des milliers de belles paroles. Par un simple regard on peut communiquer énormément de choses. On peut apprendre à parler avec les yeux, sans jamais prononcer un mot. C’est tout l’art du contact visuel.

Le contact visuel, ou « eye contact » en anglais, est le fait d’établir une connexion particulière avec d’autres personnes uniquement par le regard. Le contact visuel est une arme redoutable :

Le contact visuel peut vous permettre de décrocher un emploi ou d’obtenir un rendez-vous galant. Il peut vous aider à approfondir la relation que vous entretenez déjà avec certaines personnes, que ce soit au travail, en privé, ou dans la vie de tous les jours. Il peut créer ou détruire des relations d’affaires. Il peut vous aider à gagner une bataille. Il peut vous permettre de mener un entretien, réussir une négociation, dominer votre adversaire ou même éviter une bagarre. Il peut vous permettre de captiver un auditoire.

Un regard fuyant peut trahir votre gêne, ou être interprété comme tel, et du coup gêner votre interlocuteur en retour. Au contraire, un regard franc et direct vous confère une véritable autorité, décuple votre charisme et votre force de conviction. La vision latérale est aussi à prendre en compte, par exemple pour surveiller ou regarder sans en avoir l’air…

A vrai dire, le contact visuel est l’un des outils les plus efficaces dans toutes les interactions entre les personnes. Ses techniques sont parmi les plus puissantes de la communication non-verbale. Mais aussi parmi les plus subtiles… Le Eye Contact est un outil délicat à manier, aux effets parfois insoupçonnés…

Aux USA ils existent des coachs spécialisés dans le Eye Contact, qui ne font que ça. En France la discipline émerge progressivement, avec la publication croissante d’ouvrages et d’études sur le sujet :

En 2011 par exemple, la traduction du livre référence de Michael Ellsberg intitulé Le pouvoir du contact visuel a rencontré un certain succès. Quelques années auparavant (en 2006) l’ouvrage Les yeux dans les yeux – l’énigme du regard du pédopsychiatre Daniel Marcelli, professeur à la faculté de médecine et chef du service de psychiatrie infanto-juvénile du CHU de Poitiers, avait ouvert des pistes de réflexion. Notons également les travaux et recherches du psychologue Alain Brossard à partir des années 90, et la réédition en 90 également de l’ouvrage d’Antoine Luzy La puissance du regard.

Les études, réflexions et formations dans ce champ très spécifique de la communication non verbale demeurent toutefois peu développées de ce côté-ci de l’atlantique. Le pouvoir du regard est encore un vaste champ à défricher, et les précurseurs qui s’intéressent à ces techniques de pointe disposent donc d’une arme redoutable par rapport à tous ceux qui n’en soupçonnent pas les effets – voire qui n’en soupçonnent même pas l’existence…

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Pourquoi les études ne sont pas faites pour les gens brillants

« Utiles pour les jeunes gens ordinaires, les études universitaires s’avèrent inutiles pour les plus brillants. Nuisibles même. L’université leur inculque le conformisme, bride leur élan créatif, les incite à rester dans les sentiers battus. » Ces propos sont résolument provocateurs, mais pas dénués de fondement. Ils sont rapportées dans un passionnant article paru dans Le Monde sur les initiatives des milliardaires pour concurrencer le système scolaire et universitaire.

Le titre de l’article du Monde est d’ailleurs tout un programme : Start-up : faut-il un diplôme pour réussir ? Et la réponse semble s’imposer comme une évidence : non, et les plus grands innovateurs en témoignent (Steve Jobs, pour ne citer que lui…).

Lire l’article sur le site du Monde.fr : Start-up : faut-il un diplôme pour réussir ?

Certes, ce n’est pas parce qu’on quitte l’université qu’on devient multimillionnaire. Et l’erreur serait de vouloir entreprendre pour entreprendre, quel que soit le projet, quel que soit le domaine, en refusant par principe tout bagage universitaire. En réalité le succès dépend aussi de l’idée, des circonstances, bref, de la chance. Les stars de la Silicon Valley peuvent donc difficilement donner l’exemple.

Mais il y a bien un juste milieu entre le discours anti-universitaire radical d’un Peter Thiel, et le culte du diplôme typiquement français. La créativité, la liberté de penser, la passion et plus encore le génie ne s’enseignent pas dans une salle de classe. Notre société est sclérosée. L’école nous a rendu timide, elle est à l’origine du malaise social qui s’est généralisé en France et dans la plupart des sociétés modernes. Trop de professeurs, si suffisants et imbus d’eux-mêmes, mauvais pédagogues protégés par leurs titres, ne sont plus dignes du pouvoir qu’ils détiennent sur le destin de leurs élèves. Le système universitaire basé sur la cooptation et le léchage de bottes court à sa perte. Un nouveau rapport à l’autorité (morale et intellectuelle) est à inventer. De nouveaux modes d’apprentissage et d’éducation sont à explorer. L’école ne doit plus être envisagée comme la seule voie de salut, l’unique sésame pour réussir.

Pour rédiger un bon CV, si les diplômes et brevets occupent encore une place prédominante dans la mise en forme, c’est surtout l’expérience qu’il convient de mettre en avant, les projets que l’on a menés, les réussites mais aussi les échecs – en mettant habilement en lumière les leçons que l’on a pu en retirer… L’idée que l’on se fait de la réussite évolue, le profil des gens brillants ne correspond plus seulement aux étudiants modèles bardés de diplômes, et c’est une bonne chose pour la société toute entière.

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La difficulté d’enseigner (plus que d’apprendre) une nouvelle langue…

La langue n’est pas une « matière » comme les autres, et ne devrait pas être traitée comme telle dans l’enseignement primaire et secondaire, puis universitaire. Une langue n’est pas constituée d’un ensemble figé de règles et principes immuables. Aucune matière me direz-vous — mais une langue encore moins, car une langue n’a ni début ni fin.

Acquérir la langue

Comment acquiert-on une langue ? Il est formidable d’observer que nous pouvons tous potentiellement parler toutes les langues du monde ! Handicap mis à part, n’importe quel individu est disposé à acquérir la langue du milieu dans lequel il va évoluer dès la naissance. Il n’y a pas de disposition physiologique initiale, selon nos origines ethniques, qui limiterait l’acquisition d’une langue ou d’une autre. La délimitation géographique de notre milieu d’évolution peut avoir une incidence acoustique à la marge (cf. les travaux du docteur Alfred Tomatis), qui réduit à la fois les sons que l’ouïe peut distinguer, et donc que la voix pourrait volontairement tenter de (re)produire. Mais c’est la pratique de la langue elle-même qui fixe les phonèmes élémentaires pour lesquels nous adapterons alors au fil du temps notre diction et notre articulation — et qui nous empêchera de prononcer correctement les phonèmes qui lui échappe. Pour reprendre une formule de la sémioticienne Joëlle Cordesse, « nous sommes tous des polyglottes contrariés » !

Face à cette égalité fondamentale dans notre aptitude initiale à acquérir n’importe quelle langue, comment expliquer cette inégalité apparemment insurmontable dans l’apprentissage et la maîtrise d’une seconde langue ? Dans son livre Apprendre et enseigner l’intelligence des langues, Joëlle Cordesse observe que les « sociétés qui ne bénéficient pas d’une école pour tous sont généralement multilingues, où les individus sont volontiers polyglottes ». Le problème, éminemment paradoxal, est donc l’enseignement. C’est la logique même de l’enseignement dans nos sociétés modernes qui distingue les élèves jugés aptes à s’exprimer dans une nouvelle langue, et les autres élèves, jugés de fait inaptes, découragés et même dégoûtés par l’apprentissage et la pratique d’une langue autre que maternelle. De façon pernicieuse, l’école contribue à nous rendre timide, et de génération en génération elle devient un vecteur du malaise social de nos sociétés modernes.

L’enseignement traditionnel

Car l’enseignement tel que nous le concevons traditionnellement consiste à évaluer ce qui est “correct” et à dénigrer voire à punir ce qui est “incorrect”. Parmi les trentenaires aujourd’hui, qui garde un bon souvenir des classes d’anglais quand il était petit ? Si c’est le cas pour vous, c’est que vous étiez jugé apte et encouragé — tant mieux. Les autres comme moi étaient sans cesse repris, brimés dans leur expression spontanée jusqu’à être sommés de se taire, récoltaient mauvaises notes et désapprobation du professeur, quand ce n’était pas railleries ou moqueries. Tant et si bien que l’on finit par ironiser sur ce qui est ressenti comme une incapacité fondamentale pour laquelle on ne peut de toute façon rien faire. On ne cherche même plus à faire l’effort de corriger son accent, on exagère volontairement certaines fautes grossières, et on finit par délaisser la “matière”. Résultat généralisé pour les Français : un niveau d’anglais jugé faible par rapport au reste du monde (enquête EF EPI 2015 : la France occupe la 37ème place sur 70 pays testés).

Les méthodes traditionnelles d’enseignement des langues étrangères sont trop formelles, rigides et peu soucieuses des besoins et motivations véritables des apprenants. Une langue s’apprend par-delà la langue. Pour faire envie, pour donner envie de l’apprendre, une langue doit se raconter, à travers une histoire qui entre en résonance avec nos envies, nos désirs et nos espoirs.

Les manuels scolaires nous ont habitué au contraire : la langue est utilisée pour raconter des histoires, souvent sans queue ni tête, et c’est rarement “l’histoire de la langue” (de ceux qui la parlent, du ou des pays où elle se parle…) qui est racontée. L’approche de la culture, quand elle existe, fait trop souvent référence à une culture “classique” et néglige les aspects plus contemporains, les modes et les tendances, les us et coutumes des jeunes, les aspects plus “underground” ou “branché” (et même ce terme “branché” est déjà trop ringard pour désigner ce qui intéresse et attire vraiment les jeunes…).

La seule obligation d’une bonne note à l’école ou d’une compétence professionnelle de plus à afficher sur un CV n’est pas suffisante. C’est d’abord tel héros ou telle star — parlant cette langue — que nous décidons parfois secrètement de suivre, c’est pour des individus, des cultures et des histoires que nous pouvons nous passionner, et rarement pour la langue en tant que telle (à moins d’être linguiste dans l’âme). Ce qui nous motive, plus ou moins consciemment, ce sont les aptitudes et possibilités offertes par la connaissance de la langue, que nous “mettons en récit” en imaginant et en (ré)écrivant notre scénario de vie. Subordonner ces rêves et ces espoirs à la seule obtention d’une “bonne note” revient à les annihiler.

L’étrangeté de la langue

L’apprentissage doit pouvoir se faire dans un grand bain d’essais où l’erreur n’est pas seulement tolérée mais encouragée, comme passage obligé de tâtonnements et d’expérimentations avant de pouvoir formuler des phrases “correctes” (ou du moins compréhensibles) dans une nouvelle langue. Dans cette perspective, les exercices — de découverte de “l’étrangeté” d’une langue étrangère — proposés par Joëlle Cordesse sont fabuleux (Cf. Apprendre et enseigner l’intelligence des langues). L’approche neurolinguistique — qui élude notamment le bachotage stérile des règles grammaticales — développée et portée entre autres par Claude Germain et Michel Paradis mérite aussi d’être davantage expérimentée par les institutions scolaires et universitaires (ce qui impliquerait en partie de revoir les impératifs des programmes habituels, jusqu’aux modalités des examens).

L’enseignement des langues gagnerait à s’appuyer davantage sur la narration, le récit, le scénario de vie, et plus généralement la communication. Il est surprenant d’observer à quel point les spécialistes des langues (et les enseignants en général…) peuvent se révéler de bien piètres communicants.

Le contrôle strict des connaissances par régurgitation de listes de vocabulaire indigestes, de structures grammaticales figées, à restituer principalement à l’écrit, plombe l’apprentissage des langues étrangères et explique pour une large part la faiblesse des Français dans ce domaine. Les « cours de langue » tels que nous les avons longtemps conçus n’ont plus lieu d’être. La notion même de note pour évaluer la maîtrise d’une langue est une absurdité totale. Il faut ré-introduire le plaisir et les désirs de l’apprenant au cœur de son apprentissage, et lui offrir la possibilité de prolonger et d’élargir sa propre histoire, en la mêlant avec celle de la langue avec laquelle il veut essayer de la raconter.

Finalement, quand on envisage d’apprendre une langue en étant totalement en dehors d’une « école » ou disons hors du système éducatif traditionnel, on se rend compte qu’il existe énormément de moyens et d’astuces très efficaces et ludiques ! Découvrir par exemple : 5 conseils décisifs pour progresser rapidement en anglais. Pensez à ces méthodes alternatives pour vous remettre à l’apprentissage d’une langue : c’est une si bonne chose de pouvoir indiquer la maîtrise d’une ou plusieurs langues étrangères pour valoriser votre CV. D’autant plus si vous envisagez un jour de devenir formateur ou conférencier international, qui sait ?

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La rhétorique de Schopenhauer : peut-on vraiment avoir toujours raison ?

L’art d’avoir toujours raison est un petit ouvrage décapant du philosophe allemand Arthur Schopenhauer (L’art d’avoir toujours raison est disponible aux Éditions des mille et une nuits pour 2 euros 50 – c’est à cette édition que nous renvoyons concernant les passages cités dans l’article qui suit).

Il s’agit d’une compilation de techniques et stratagèmes utilisés pour se tirer d’un mauvais pas lors d’un débat, éviter l’embarras au cours d’une discussion, et d’une façon générale l’emporter sur ses contradicteurs dans tout type d’échange d’idées. C’est une sorte de « best of » de la mauvaise foi du philosophe. Comme l’explique Schopenhauer, prouver par A + B que l’un de ses contradicteurs a tort ne suffit pas : autant déformer les idées qu’il défendait pour provoquer véritablement leur rejet. A l’inverse, il faut parfois déformer les siennes propres pour mieux les faire accepter. Tenter à tout prix de développer une argumentation rationnelle a tôt fait d’agacer un interlocuteur ou d’ennuyer ses auditeurs. Un débat est une joute oratoire sans pitié, où l’esprit juste se révèle rarement le meilleur allié de l’idée vraie.

L’art de la guerre appliqué au débat

Schopenhauer est mort en 1860. Paru en 1864, L’art d’avoir toujours raison est donc un ouvrage posthume, constitué à partir de notes qui n’étaient pas toutes destinées à la publication. C’est en effet pour son usage personnel que le philosophe consignait les différentes techniques et astuces qui lui permettaient de surmonter la controverse et briller dans les débats. Vu leur redoutable efficacité, il pouvait certainement craindre qu’elles ne tombent entre n’importe quelles mains. Il se les réservait, comme on se réserve une botte secrète quand on part au combat. Car c’est exactement ça : pour Schopenhauer, le débat est un combat. Prenant le contre-pied de toute une tradition philosophique, qui ne pensait la discussion qu’entre honnêtes gens et envisageait tout échange d’idées comme quête commune de vérité, Schopenhauer réinterprète le dialogue comme confrontation verbale, à travers laquelle le but est d’exploiter les failles et faiblesses de ses interlocuteurs. La discussion confine au conflit et il faut s’y engager l’esprit guerrier.

Le débat est un combat

Cette métaphore du combat est explicite et assumée tout au long de l’ouvrage. Usant de formules telles que : « …battre l’adversaire à armes égales », « dans les règles de ce combat… », Schopenhauer dépeint le débatteur comme un parfait bretteur. Il fait le parallèle avec un « maître d’arme préparant un duel » et précise que « toucher et parer, c’est cela qui importe ».

Le terme même de « stratagème », par lequel il nomme toute figure rhétorique, désigne à l’origine un procédé tactique propre à l’armée. Chaque interlocuteur devient un adversaire duquel il faut triompher – qu’il faut au besoin écraser, neutraliser, détruire. L’art d’avoir toujours raison apparaît comme un véritable manuel de tactique militaire appliquée à la parole et à la confrontation verbale. Rompu à l’exercice des débats en tout genre, et toujours de haut niveau intellectuel, Schopenhauer nous offre nombre d’exemples et de cas pratiques à travers lesquels s’affirme toute la puissance de sa rhétorique.

Le double jeu de la rhétorique

La rhétorique est l’art de la persuasion. Son statut est ambigu : pratique héritée des philosophes de la Grèce antique, elle fascine autant qu’elle inspire la méfiance. Tout le monde convient en effet qu’il vaut mieux être convaincant plutôt que déplaisant, séduire plutôt que dégouter, susciter l’adhésion plutôt que le rejet. Mais peu de gens assumeraient de tromper ou manipuler les autres délibérément, et personne ne supporte de l’être. Nous avons généralement, dans le fond, un certain idéal de vérité. Toutefois, la rhétorique n’est pas seulement l’apanage des menteurs et autres manipulateurs. Même quand on a raison, même lorsqu’on est persuadé de détenir la vérité, on peut avoir besoin de la rhétorique pour défendre son point de vue.

La rhétorique a donc un double usage : de la part de nos contradicteurs, possibles menteurs ou manipulateurs, mais également de notre part à nous, pourfendeurs des illusions et faux-semblants ! Pour quiconque, en effet, la connaissance de ces techniques permet de les déceler chez ses adversaires. C’est pourquoi Schopenhauer déclare que la mission première des rhéteurs est « d’élaborer et d’analyser les stratagèmes de la malhonnêteté dans la controverse afin que, dans les débats réels, on puisse les reconnaître immédiatement et les réduire à néant » (page 17). En retour, il faut tout autant oser utiliser ces stratagèmes malhonnêtes, afin d’instaurer l’équité dans le combat avec l’adversaire : « il faut même souvent y avoir recours soi-même pour battre l’adversaire à armes égales » (page 15). C’est au nom de la vérité qu’il faut parfois exagérer voire mentir un petit peu…

38 stratagèmes rhétoriques

Dans L’art d’avoir toujours raison, ce sont pas moins de trente-huit stratagèmes (trente-sept + un « ultime ») qui sont présentés dans le menu détail, permettant tour à tour d’attaquer l’adversaire et de s’en défendre. Conquérir le terrain du débat en imposant sa thèse, et contrer les tentatives de l’adversaire d’exposer la sienne. Bombarder son interlocuteur de mots destructeurs, ou esquiver ses foudres déclamatoires. Car, à défaut de remporter la victoire, si l’on n’est plus capable de triompher, il faut toutefois empêcher l’adversaire d’y parvenir, ou de le laisser nous détruire – le match nul existe aussi dans les débats.

Certains stratagèmes reposent sur la faiblesse de nos interlocuteurs (Stratagème 8, page 33 : mettre l’adversaire en colère), d’autres font appel au public (Stratagème 28, page 45 : faire rire l’auditoire), d’autres encore dépendent de notre assurance ou nos connaissances (Stratagème 30, page 48 : l’argument d’autorité). Tous peuvent être adaptés à nos discussions au quotidien, du moindre bavardage entre amis aux grands débats en public.

A retenir : Schopenhauer est un philosophe allemand du XIXe siècle. Pour lui, il faut connaître la rhétorique autant pour la démasquer chez ses adversaires que pour l’utiliser à son tour et rivaliser ainsi à « armes égales ».

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Pour vous lancer dans un débat contradictoire, ayez l’ESTOMAC bien accroché !

Nous l’avons souvent répété sur ce blog : le débat est un combat. Du moins faut-il se placer dans cette perspective belliqueuse lorsqu’un contradicteur nous apostrophe et nous prend à parti. Dans cet étrange combat qu’est le débat, les mots deviennent des armes, et c’est pourquoi il faut apprendre à les manier comme on manie une lame tranchante. Une lame affûtée peut tout autant pourfendre l’adversaire que se retourner contre nous si on l’utilise mal…

Quand on s’engage dans un débat, il faut donc avoir l’esprit guerrier et garder en tête les objectifs qui en découlent : au minimum, maintenir sa position (ne pas se faire déstabiliser ou ridiculiser par son adversaire) ; au mieux, retourner son interlocuteur, le mettre face à ses contradictions, ou convaincre le public qui nous entoure peut-être lors de cette joute verbale.

Se préparer à un débat contradictoire est donc un exercice particulier, tout aussi important que le débat en lui-même. A vrai dire, le débat tournera court pour celui qui ne s’y est pas préparé, ou mal préparé. Voici donc un moyen mnémotechnique inspiré du domaine militaire pour se préparer à un débat « en mode combat » : E.S.T.O.M.A.C.

On dit de quelqu’un qu’il a « l’estomac bien accroché » s’il est solide mentalement, capable de supporter des situations difficiles, en un mot : résistant. C’est justement cette attitude qu’il faut avoir quand on part au combat.

Dans l’armée française, l’acronyme « ESTOMAC » est un moyen mnémotechnique utilisé au combat pour designer dans l’ordre : Ennemi / Secteur de surveillance / Terrain à surveiller / Ouverture du feu / Moyen d’alerte / Amis / Chef. Explications :

Quand on poste un soldat quelque part, on peut définir les éléments clefs de sa mission en récapitulant les points successifs E.S.T.O.M.A.C : quelle est la nature de l’ennemi à identifier, quelles sont les limites du secteur à surveiller, par quoi se caractérise le terrain ainsi surveillé, dans quelles conditions faut-il être prêt à ouvrir le feu, par quels moyens est-il possible de passer l’alerte (radio, fréquence, moyens de substitution s’il y a une panne, fumigène, fusée de détresse…), et enfin un rappel des « amis » ou alliés (qui pourraient par exemple traverser le secteur surveillé, mais qu’il ne faudrait pas confondre avec des ennemis et ne surtout pas leur tirer dessus !), et enfin le chef, ou l’autorité à laquelle rendre compte des mouvements suspects et de l’évolution de la situation.

De même, le débatteur qui s’engage dans un débat contradictoire à la manière d’un combattant peut faire sienne cette formule, en l’adaptant bien évidemment à la configuration spécifique de la joute verbale, dont la violence est surtout symbolique et bien éloignée de la violence réelle du terrain militaire. Exemple d’un homme politique invité à une table ronde sur un plateau télé, qui pourrait ainsi récapituler les points clefs de la situation :

Ennemi : qui sont réellement ses contradicteurs ? Même si le journaliste ne lui est pas forcement sympathique, ce n’est pas lui son véritable opposant, et ce n’est pas non plus lui qu’il peut convaincre. De même, les membres des partis différents du sien ne sont pas tous ses ennemis, il peut miser sur un appui de circonstance pour contrer un invité en particulier. Il doit donc être très au clair sur qui est véritablement un ennemi frontal et direct pour lui.

Secteur : Il s’agira ici des thèmes et sujets abordés, sur fond de l’actualité. Notre homme politique doit clairement délimiter ses positions et domaines d’interventions, et ne pas se laisser embarquer au-delà par le journaliste ou un contradicteur. Des que le sujet dérive, il doit s »efforcer de recentrer le débat. Eventuellement, refuser de répondre à certaines questions qu’il qualifiera alors de hors sujet, ou totalement déplacées.

Terrain : la « nature » du terrain sera ici l’angle d’approche des différents thèmes et sujets. S’agit-il de privilégier une approche strictement économique ? Purement statistique ? Précisément chiffrée ? Ou s’ouvrir à des considérations plus « philosophiques, plus « humanistes » ? En fonction, préparer ses dossiers, c’est-à-dire rassembler les chiffres et/ou citations que l’on compte exploiter.

« Ouverture du feu » : fixer à l’avance les « points chauds » sur lesquels on montera tout de suite au créneau. Des que notre contradicteur aborde l’un de ces points, on ne le laisse pas passer, on réagit vivement et on le démonte immédiatement.

Moyens d’alerte : si nécessaire, prévoir quelques stratagèmes de détournement, en espérant ne pas avoir à les utiliser… Si le conseiller en communication de l’homme politique est présent dans le public, s’assurer de pouvoir établir avec lui un contact visuel afin de se transmettre des infos (par exemple, le conseiller peut mettre un doigt sur sa bouche pour indiquer qu’il ne faut pas en dire davantage sur tel ou tel sujet, etc., ainsi c’est plutôt lui qui donne l’alerte).

Amis : en écho au premier point « ennemis », identifier à l’avance et pendant le débat les appuis et alliances de circonstance. Il est préférable d’éviter de se mettre tout le monde à dos, même si on a toujours du mal à ne pas être en total désaccord avec quiconque n’est pas de notre parti…

Chef : bien identifier les différentes autorités qui régissent le débat. En premier lieu : le journaliste. C’est lui qui donne la parole, la reprend, pose un sujet, passe à un autre, et tente de faire respecter le temps de parole de chaque invité. Il faut se plier à ses règles, au risque de s’en faire un ennemi très malvenu. Autorité supérieure au journaliste : la production, ou pour le dire ainsi la chaine de télé elle-même. Bien se rappeler qu’on ne passe pas à la télé pour réellement faire avancer un débat, mais avant tout pour offrir une sorte de spectacle aux téléspectateurs afin de les retenir entre deux pages de publicités. Le but pour les invités est donc de « jouer leur rôle » du mieux possible, et accepter de servir avant tout une entreprise de divertissement, donc ne pas trop se prendre au sérieux non plus.

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